#0001 – Dusty Springfield – 1969 – Dusty in Memphis

Sorti en 1969 « Dusty in Memphis » est souvent présenté comme la quintessence de la « blue-eyed soul ». Porté par une voix divine, l’album se révèle être une oeuvre profondément inégale, frustrante, et bien plus pop que soul.

Il faut d’abord écarter l’évidence : la voix de Dusty Springfield est ici, comme toujours, un miracle de contrôle, de sensualité et d’émotion feutrée. Son phrasé est d’une intelligence rare, capable de transformer une ligne mélodique simple en une confession intime. Le joyau incontesté de l’album, « Son of a Preacher Man », en est la preuve éclatante. Tout y est parfait : le riff de basse chaloupé, la production aérée, et la performance vocale de Dusty, à la fois espiègle et chargée de désir. Ce titre seul justifie presque l’existence de l’album et ancre sa réputation dans l’imaginaire collectif. D’autres moments de grâce émergent, comme la sensualité nocturne de « Breakfast in Bed », où la voix de Dusty flotte sur un arrangement délicat, ou encore l’élégance mélancolique de « Just a Little Lovin' ». Dans ces instants, la magie opère. On touche du doigt ce que l’album aurait dû être sur toute sa durée.

Malheureusement, ces sommets sont trop rares et mettent en lumière les profondes lacunes du reste du disque. Le problème central de « Dusty in Memphis » est une déconnexion palpable entre la chanteuse et son environnement musical. L’histoire est connue : angoissée, Dusty a eu du mal à enregistrer avec les musiciens de studio de Memphis, les légendaires « Memphis Boys ». Elle a finalement enregistré la quasi-totalité de ses pistes vocales seule, à New York, bien après les sessions instrumentales. Et cela s’entend. Trop souvent, sa voix semble posée sur les pistes, et non intégrée à elles. Il manque cette étincelle de spontanéité, cette interaction fiévreuse qui caractérise les plus grands enregistrements de soul d’Aretha Franklin ou d’Etta James, enregistrés dans des conditions similaires. L’album sonne plus comme une construction de studio méticuleuse que comme l’explosion d’âme brute qu’on nous avait promise.

Cette sensation est aggravée par un choix de répertoire souvent discutable. L’album est une collection de reprises, et si l’exercice peut être sublime, il nécessite une réappropriation totale. Or, sur plusieurs titres, Dusty semble simplement livrer une belle performance vocale sans jamais s’emparer véritablement de la chanson. La production, assurée par le trio de géants Jerry Wexler, Tom Dowd et Arif Mardin, est paradoxalement une autre source de faiblesse. Si le son est ample, clair et professionnel, il est aussi souvent trop lisse, trop poli.

En définitive, « Dusty in Memphis » est un album surévalué. C’est le disque d’une chanteuse extraordinaire, au sommet de son art vocal, mais égarée dans un projet qui ne lui correspond qu’en surface. Pour chaque « Son of a Preacher Man », on trouve un titre oubliable ou un arrangement qui trahit l’intention de départ.

Note : ★★★☆☆

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