#0523 – Dagmar Krause – 1988 – Tank Battles

Autant poser les choses d’emblée, sans fard et sans pincettes : nous sommes ici à des années-lumière de mon ADN musical et l’écoute de l’album de Dagmar Krause s’est révélée être une expérience profondément étrange, déroutante, presque martiale par moments. Attention, ce n’est pas un disque mauvais en soi, loin de là, mais ce fut… compliqué.

Pour contextualiser un peu le projet, Dagmar Krause n’est pas une débutante parachutée par hasard dans ce répertoire musical. D’ailleurs la chanteuse allemande traîne derrière elle une solide réputation d’égérie avant-gardiste au sein de formations culte comme Slapp Happy, Henry Cow ou Art Bears. Une habituée du rock progressif le plus rugueux, de la déconstruction atonale et de l’expérimentation politique sans concession. En 1986, elle s’était déjà attaquée au tandem Bertolt Brecht / Kurt Weill avec son disque Supply and Demand. Deux ans plus tard, elle pousse le vice encore plus loin en s’attaquant au compositeur Hanns Eisler, figure majeure et pourtant souvent occultée de la musique révolutionnaire allemande, grand camarade d’exil de Brecht qui a fini par composer l’hymne de la RDA après avoir été chassé des États-Unis par le maccarthysme.

Sur le papier, Tank Battles se veut donc une exploration rigoureuse et viscérale des grandes œuvres du cabaret berlinois des années vingt et trente. Le résultat sonore, lui, est une anomalie totale dans le paysage de la fin des eighties. Tandis que le monde découvrait le hair metal ou la house de Chicago, Dagmar Krause s’enfermait avec un piano dépouillé, des cuivres austères, des cordes acérées et un sens du drame théâtral d’une rigueur absolue. Elle a d’ailleurs sorti l’album en deux versions intégrales : une en anglais pour le marché international et une en allemand sous le titre Panzerschlachten, histoire de pousser l’authenticité jusqu’au bout du gouffre.

Dès l’ouverture, on est plongé dans un cabaret sombre, enfumé, mais dénué de tout glamour hollywoodien. Pas de paillettes à la Liza Minnelli ici ; c’est un réalisme socialiste froid, une poésie de combat ouvrier, des portraits de la Grande Dépression, de la montée du fascisme et des exils forcés. Les orchestrations martèlent des rythmiques syncopées, des contretemps acides, alternant marches quasi militaires et mélancolies dépouillées. Le contraste avec la pop de l’époque est si violent qu’on a l’impression d’écouter un signal radio clandestin diffusé depuis le fond d’une cave de 1932.

Le véritable champ de bataille du disque réside dans la voix de Krause elle-même, son timbre est tranchant, habité, d’une intensité dramatique qui frôle parfois l’hystérie contrôlée ou la déclamation politique la plus pure. Dagmar n’interprète pas simplement des textes : elle les déclame, les vitupère, les articule avec une diction hyper-précise qui tient plus du Sprechgesang expressionniste que du chant de variété classique. Si vous cherchez un refrain accrocheur à siffler sous la douche, passez votre chemin ; ici, chaque mot est un pavé jeté à travers une vitrine idéologique.

C’est précisément ce jusqu’au-boutisme qui désarçonne. D’un côté, il est impossible de nier la maestria technique, l’audace intellectuelle et le respect immense avec lequel l’artiste dépoussière l’héritage complexe d’Eisler. La démarche est noble, le jeu d’ensemble impeccable, et le disque transpire une honnêteté intellectuelle qu’on trouve rarement dans l’industrie musicale. Il y a une véritable grandeur dans ces miniatures théâtrales qui refusent la facilité commerciale. D’un autre côté, le plaisir d’écoute pur en prend un sacré coup si l’on n’est pas déjà converti à l’art dramatique brechtien ou aux dissonances du modernisme européen.

Au final, je me retrouve devant cette œuvre comme une poule devant un couteau, partagé entre le respect poli pour le travail accompli et une franche distance émotionnelle. Je lui accorde un beau 3 sur 5, une note mi-figue, mi-raisin qui capture parfaitement la dualité de mon ressenti. Une note équilibrée pour un disque qui ne l’est pas du tout, coincé entre la rigueur historique et l’âpreté artistique. Si vous voulez sortir de votre zone de confort et tester vos limites, allez-y ; pour ma part, l’expérience fut aussi fascinante qu’inconfortable.

Note : ★★★☆☆

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