
Quand on regarde dans le rétroviseur des années 80, on aperçoit en 1985 une gamine new-yorkaise toute menue qui a débarqué, armée d’une pauvre guitare folk acoustique et d’un filet de voix qui dépassait rarement le chuchotement poli.
Alors je veux bien respecter le geste historique reconnaître l’influence monumentale que ce premier jet a eue sur toute une ribambelle d’auteures-compositrices arrivées dans son sillage, de Tracy Chapman à toute la scène indé feutrée des années 90, mais soyons lucides deux minutes. La miss sussurre, minaude et caresse ses cordes comme si elle avait peur de réveiller le voisin du palier, de froisser sa grand-mère ou d’égratigner le vernis de sa table basse. C’est propre, c’est soigné, mais bordel de dieu, qu’est-ce que ça manque d’un bon coup de pied au cul car c’est bien trop sage, bien trop poli, et franchement trop soft.
Pourtant, la plume est là et les textes ont une précision de scalpel urbain et une acuité d’observation clinique qui tranchent radicalement avec les niaiseries dégoulinantes de guimauve qui colonisaient la bande FM de l’époque. Suzanne Vega ne chante pas les contes de fées pour midinettes ; elle croque la ville avec un regard froid de photographe de rue, observant les névroses ordinaires, les fêlures invisibles et le béton gris avec une lucidité désarmante. Mais la musique, elle, refuse obstinément de décoller et de lui donner la réplique qu’elle mérite. Les arrangements sonnent souvent comme une démo de luxe enregistrée pour passer le temps dans un café littéraire un peu prétentieux du Village entre deux tasses d’infusion sans sucre. Ça tricote doucement, la rythmique avance sur la pointe des pieds en charentaises pour ne pas faire grincer le plancher, et le chant monocorde finit par anesthésier toute l’attention qu’on essaie péniblement de lui accorder au fil des pistes. On cherche désespérément une étincelle, un éclat de voix, une rupture de ton salutaire ou un coup de sang qui viendrait secouer ce tableau d’un minimalisme tellement feutré qu’il en devient claustrophobique.
Cette retenue permanente finit d’ailleurs par se mordre la queue et installer une léthargie dont le disque peine à s’extirper. Même les morceaux qui tentent d’installer une cadence un peu plus nerveuse semblent avoir peur de leur propre ombre, bridés par une production qui a passé chaque recoin au papier de verre extra-fin pour être bien sûre qu’aucune écharde ne dépasse. C’est le genre de musique qui confond parfois subtilité d’écriture et anémie généralisée, comme si injecter un peu de muscle allait souiller la pureté intellectuelle de la démarche. Au final, l’album s’enferme dans sa propre tour d’ivoire et oublie qu’un auditeur a aussi besoin de sentir du sang chaud qui circule dans les veines d’un morceau.
Au final, ce premier essai reste une pièce d’archive estimable pour comprendre d’où est partie la vague du renouveau folk urbain de la fin des eighties, mais le résultat brut accuse un sérieux manque de vitamines musicale. Suzanne Vega sait écrire, personne d’honnête ne lui enlèvera ça, mais niveau livraison sonore, on a trop souvent l’impression d’assister à une lecture de poésie sous anxiolytiques dans une bibliothèque municipale fermée au public. C’est honnête, ce n’est certainement pas une bouse honteuse à jeter aux orties, mais le disque refuse de mordre, refuse de griffer, et préfère ronronner gentiment dans son coin de canapé en attendant que l’orage passe dehors. Bref, trop soft la miss, et ça ne mérite pas un point de plus que la moyenne syndicale.
Note : ★★★☆☆